Il dénonce la stigmatisation du corps médical et revendique l'estime de soi comme ressort psychologique essentiel d'une bonne santé mentale.

Journaliste et écrivain, Mickaël Bergeron vit et travaille au Québec. À 37 ans, il vient de publier « La vie en gros », un livre dans lequel il s’attaque à la grossophobie, dénonce la stigmatisation du corps médical et revendique l’estime de soi comme ressort psychologique essentiel d’une bonne santé mentale


Pourquoi avoir écrit un livre sur la grossophobie ?

Parce que les gens en parlent sur les réseaux sociaux, sur des blogs, mais il n’y avait aucun livre de référence sur la grossophobie. J’écris sur le sujet depuis de nombreuses années et cela me paraissait important de publier un ouvrage consacré à ce phénomène. C’était aussi l’occasion de réunir le plus d’informations possibles sur le sujet.



Qu’entendez-vous vous par grossophobie ? Et que contient ce mot pour vous ?

Pour moi, la grossophobie inclut toutes les discriminations envers les personnes grosses. Cela concerne aussi bien la discrimination à l’emploi, la discrimination médicale, dans les relations sociales, dans l’image négative que l’on retrouve dans la culture populaire. Cela inclut aussi les insultes envers les personnes grosses et la peur, pour elles, de prendre du poids car il y a une vision lâche du poids dans notre société. Il y a comme une sorte de fixation sur la forme du corps. Pour moi, c’est aussi cela la grossophobie.



Comment sont vus les gros au Québec ?

De manière générale, au Québec comme ailleurs, les gros et les grosses reflètent d’abord l’image de la paresse. On les considèrent comme des personnes qui ne savent pas se prendre en main. On pense aussi qu’ils ne sont pas intelligents car s’ils étaient intelligents, ils se prendraient en main et donc ne seraient pas gros. On estime que les gens gros mangent mal, ne bougent pas et qu’au final c’est de leur faute.



Cela induit-il un sentiment de culpabilité ?

Tout à fait, et aussi une mauvaise estime de soi. Cela alimente une sorte de fardeau. Le gros peut penser qu’il est un problème pour la société, alors que ce n’est pas nécessairement le cas. Cela donne aussi le sentiment qu’on ne devrait pas exister. Il y a une espèce de honte qui vous envahit. Tout cela est très malsain et n’aide pas les gens à avoir une bonne santé. Quand je dis cela, je parle à la fois de la santé mentale et de la santé physique. Cette pression, cette exclusion sociale fait beaucoup de dégâts.



Est-ce un livre autobiographique illustré par des tranches de vie personnelles ?

Le livre est effectivement un mélange de moments vécus mais aussi d’analyse des comportements. Je suis passé par la formule du récit personnel car il est souvent universel. En témoignant de ce que l’on a vécu, l’impact est toujours plus fort.



Vous avez 37 ans. Depuis quand vivez-vous ce sentiment de rejet et de culpabilité ?

Depuis presque toujours. Ce sentiment de honte dû à mon poids m’a toujours habité. Dés la première année de l’école primaire j’avais déjà ce sentiment qui me hantait.



La perception négative des autres a-t-elle joué un rôle dans votre comportement, dans votre façon d’agir ou de réagir ?

Cela a eu un énorme impact. L’image populaire véhiculée par la télévision, les magazines, les commentaires que ma famille faisait de manière générale lorsqu’elle voyait une personne grosse… tout cela m’affectait car il n’y a rien de positif dans ces réactions. Plus directement, toutes les fois qu’on me traitait de gros, qu’on me disait ce que je devais faire pour perdre du poids, que je n’étais pas assez ci, pas assez ça,… Toute ma vie, j’ai eu droit à des commentaires liés à mon poids.
Comme je suis plutôt « un bon gars », quelqu’un d’honnête avez les gens, je me suis rendu compte que 80 % des reproches qui m’ont été adressés dans ma vie concernaient mon poids. Cela a construit une mauvaise image dans ma tête. J’avais le sentiment de ne rien valoir. J’avais beau être une bonne personne, tout cela était détruit par les références permanentes à mon poids.
Aux yeux des autres, non seulement j’étais gros, mais en plus j’étais incapable de contrôler mon poids. Du coup, vous vous posez la question de savoir si vous pouvez réussir quelque chose ou si vous avez votre place dans la société. Longtemps, j’ai cru que non. Cela a marqué ma façon d’interagir avec les autres. C’est un sentiment très intériorisé. Aujourd’hui, c’est quelque chose que je déconstruis, même si j’ai encore des réflexes qui me ramènent à ce sentiment de culpabilité.



Avez-vous connu des moments de solitude et d’isolement à cause de votre poids ?

Oui, ne serait-ce que toutes les fois où j’ai été rejeté dans ma vie amoureuse. Est-ce que je suis devenu solitaire parce que je vivais le rejet social ou le fait que j’étais solitaire alimentait mon sentiment de rejet social ? Difficile de connaître la proportion, mais ce qui est sûr c’est que je vis encore des moments de solitude au plan professionnel, amoureux, dans l’amitié, avec la famille dont je me suis éloigné car j’entendais trop parler de mon poids.



Vous voulez, avec votre livre, ouvrir un débat au Québec. Pourtant, vu de France, on a le sentiment que les gros sont mieux acceptés Outre-Atlantique. Vrai ou faux ?

Je pense effectivement, si je me fie à mon passage récent de deux semaines en France et à mes lectures, qu’il y a une meilleure ouverture au Québec. Cela est sans doute dû au fait que le taux d’obésité y est plus fort. La présence importante de personnes grosses aide à une certaine normalisation, mais la stigmatisation est encore très large. Si je fais un « vox spot » (NDLR : micro-trottoir) dans la rue, je suis certain que 19 personnes sur 20 diront qu’elles n’ont jamais entendu parler de grossophobie. Et ils me donneront toujours les mêmes conseils : mange mieux, bouge mieux, c’est de ta faute si… On va retomber sur les mêmes clichés. Je trouve que le débat n’en est encore qu’à ses balbutiements au Québec.



Vous dites que la grossophobie est souvent renforcée par les médias, les productions culturelles, voire par un certain discours médical qui favorise la stigmatisation. C’est-à-dire ?

Je pense que beaucoup de médecins ont les mêmes biais que la population. C’est une forme de discrimination médicale. Lorsque les personnes grosses vont voir les médecins et qu’ils font une description de leur mal-être, de leur douleur ou de leur inconfort, les docteurs vont simplement conseiller de perdre du poids et de se prendre en main.
Alors que, peut-être, cela cache un cancer ou un problème hormonal. Je connais une jeune fille qui avait mal au genou. Son médecin lui a conseillé de perdre du poids, ce qu’elle a fait pendant trois ans. Finalement, comment elle avait de plus en plus mal, le médecin a consenti à faire des tests. Il s’est aperçu que le mal était propre au genou et que cela demandait désormais une grosse opération de chirurgie car il s’en était aperçu trop tard.
Pour moi, tout cela contribue à une certaine forme de stigmatisation dans le bureau du médecin. Peu importe ton problème de santé, tout est ramené à ton poids. Et si c’est à cause de ton poids, c’est parce que tu ne te prends pas en main. Pour moi, c’est une double charge, une double responsabilité.
Beaucoup de médecins font abstraction de tous les facteurs qui amènent à la prise de poids. Ils perpétuent cette stigmatisation sans tenir compte de la réalité génétique, de la réalité du mode de vie qui, surtout en Amérique du Nord, encourage la prise de poids. C’est très violent. Je côtoie plusieurs personnes qui hésitent à se rendre chez le médecin car elles n’ont pas envie de subir encore une fois ce propos-là. Du coup, on ne peut leur dépister d’éventuelles maladies graves. On joue avec la santé des gens, je trouve cela très dangereux.



Il existe toutefois une prise de conscience chez certains professionnels de santé…

C’est vrai. On assiste au Québec à un début de mouvement chez les professionnels de la santé qui veulent changer les perceptions à l’intérieur du système de santé. Plutôt que de mépriser, ils prônent les bonnes habitudes de vie. Ils parlent plutôt de vie saine plutôt que de miser sur un poids précis. La jeune génération de nutritionniste, psychologue et ergothérapeute tente de changer le message social. Elle dit que l’estime de soi est au cœur du processus. Moi qui est vécu la chirurgie bariatrique au Québec, je trouve que l’aspect aide, soutien psychologique et estime de soi est excessivement absent. Je dénonce cette grosse lacune dans mon livre car on ne peut pas reprendre le dessus sur son corps sans prendre le dessus sur sa santé mentale.



A quoi attribuez-vous votre propre excès de poids ?

Les facteurs sont multiples. Ce qui est sûr, c’est que pour la même alimentation je prends plus de poids qu’une autre personne. Il y a donc chez moi une part génétique favorable à la prise de poids. Je sais aussi que, dans ma vie, lorsque je connais des phases dépressives, je prends du poids. La prise de poids est intimement liée à ma santé mentale. Je peux être stable pendant un long moment et, à cause d’une difficulté psychologique, reprendre. Parfois, je n’ai pas eu une bonne alimentation et cela aussi a un impact. Pour mon travail, je passe beaucoup de temps derrière un ordinateur. Cette sédentarisation joue également.



Selon vous, quel est le bon poids pour une personne ?

Ce n’est pas une question de chiffre. Pour moi, la bonne question est de savoir si la personne a de bonnes habitudes de vie. Mange-t-elle bien, est-elle active, a-t-elle une vie saine, a-t-elle une bonne santé mentale, est-elle bien dans son corps et dans sa tête ? À partir de ce moment-là, le poids de la personne c’est son « poids santé ». Lorsque ces éléments sont réunis, je pense que cela créé une sorte d’équilibre. Même si la personne est grosse, elle n’est pas en obésité morbide.



Pour ou contre les régimes ?

De manière générale, je dirai contre parce que seulement 5% des régimes fonctionnent. Contrairement aux régimes commerciaux, je pense que des guides alimentaires personnalisés et donnés par des nutritionnistes peuvent aider à perdre et à stabiliser le poids.



Selon vous, le public, qui fait toujours référence à la malbouffe et à l’inaction physique pour lutter contre le surpoids, peut-il modifier sa perception de l’obésité ?

Je pense que oui car il y a de plus en plus de personnes grosses et cela doit ouvrir les yeux sur les vraies causes. Je pense qu’il faut aussi un effort du corps médical et des médias. Le mois dernier, j’ai parlé avec une chercheuse de l’Institut national de santé publique au Québec et elle me disait que le corps médical essaie de changer son vocabulaire pour ne plus participer à cette stigmatisation. Il préfère parler de saines habitudes de vie plutôt que d’IMC.
Malheureusement, lorsqu’on utilise ces termes-là les médias ne parlent pas des études des chercheurs. Je crois qu’il faut une rupture dans la manière dont on parle de l’obésité et dont on fait la prévention. Tout ce qui a été fait jusqu’ici ne marche pas. Au Québec, il y a trois fois plus de personnes grosses que dans les années 70. Les indicateurs ne sont pas positifs. Il faut se rendre à l’évidence, notre façon de faire ne fonctionne pas. Le virage doit être pris. Il faut changer la façon d’aborder la question de l’obésité.


– La vie en gros, Regard sur la société et le poids, éditions Somme Toute, 248 pages. 25,95 $