L’interview Professeur Patrick Tounian : « L’obésité est un injustice génétique ». Le chef du service de Nutrition et gastroentérologie pédiatriques de l’hôpital Trousseau répond « cash » aux questions de la LCO.

Le chef du service de Nutrition et gastroentérologie pédiatriques de l’hôpital Trousseau répond « cash » aux questions de la LCO.

L’obésité a de multiples causes et souffre de clichés. Existe-il un lien entre l’inactivité physique des enfants et l’obésité ?

L’obésité, c’est une injustice de la nature. Je le dis à mes patients : n’importe quel enfant ne devient pas obèse. Ce n’est pas parce qu’il manque de volonté, qu’il est plus fainéant ou plus gourmand que la moyenne qu’il devient obèse. C’est un point essentiel à rappeler aux familles car comme elles sont beaucoup stigmatisées, il ne faut pas en plus les culpabiliser. Existe-t-il un lien entre obésité et inactivité physique ? La réponse est difficile à trancher mais le message principal est le suivant : ce n’est pas parce qu’un enfant va rester devant un écran ou qu’il ne fera pas de sport qu’il va devenir obèse. Les enfants ne deviennent pas obèses parce qu’ils sont paresseux. Cela fait trente ans que j’accompagne des jeunes patients et il est fréquent que les enfants obèses soient inscrits dans un club de sport, parfois deux, et même trois.



Des études récentes tendent à prouver qu’en terme d’obésité tout se joue avant l’âge 5 ans. 
Qu’en pensez-vous et comment agir ?

L’étude allemande à laquelle vous faites référence explique que 90% des enfants gros avant l’âge de 5 ans le restaient. Une autre étude contredit cette thèse. Elle révèle que cela ne concerne que 50% des enfants. Cette même étude dit que plus de la moitié des enfants gros avant l’âge de 2 ans ne le restent pas. Les conclusions tirées de cette étude est de dire que tout se joue avant 5 ans : je m’inscris en faux ! Si la plupart des enfants obèses avant l’âge de 5 ans le restent, c’est parce que c’est dans leur nature. Et quand c’est dans sa propre nature, c’est plus difficile de lutter contre. L’obésité, je le répète, est une injustice qui se dessine très tôt dans la vie. L’idée, selon laquelle il faudrait agir avant l’âge de 5 ans parce qu’après c’est trop tard, est une idée archi-fausse. D’abord parce que ces études ne le démontrent pas, ensuite parce que tous les travaux qui ont tenté de faire de la prévention avant l’âge de 5 ans se sont soldés par un échec total.



Les parents doivent-ils exercer une pression alimentaire sur leurs enfants obèses ?

Mon message est de ne jamais obliger un enfant à maigrir ou des parents à faire maigrir leur enfant. Il faut que la demande provienne de l’enfant, il faut qu’il soit motivé. Pour les enfants très jeunes qui ne sont pas en âge de pouvoir l’exprimer, il faut organiser un cadre alimentaire. Pour les enfants à partir de 8/10 ans qui sont en mesure de décider, il ne faut pas que cela soit un conflit mais un partenariat. C’est l’enfant qui, petit à petit, va prendre conscience de la nécessité de supporter un régime. Les parents doivent devenir des partenaires, des aidants, et non des parents qui vont fermer à clé les placards ou qui vont contraindre leurs enfants.



Faut-il priver de gras et de sucre, plus clairement de McDo, Coca et pizza, les enfants en surpoids ?

Comme je le dis de façon un peu provocatrice dans mes conférences, interdire les McDo, le Coca et les pizzas chez les enfants obèses, c’est de la maltraitance. La majorité des enfants aiment ces aliments et ils ne font pas plus grossir qu’autre chose. C’est purement idéologique. Un menu McDo n’est pas plus gras qu’un menu steak-frites au restaurant. Et le Coca n’est pas plus sucré que n’importe quel jus de fruit pur jus sans sucre ajouté. Il suffit de regarder l’étiquetage. Nos patients peuvent aller dans les fast-foods et boire des sodas s’ils le souhaitent. Il faut bien sûr une limitation calorique. Mais priver ces pauvres gamins de McDo et sodas alors que tous les copains y vont, c’est une maltraitance inutile et nutritionnellement non justifiée. Je ne dis pas pour autant qu’il faut boire trois litres de Coca par jour. Je dis que pour maigrir il faut diminuer les calories, mais ne pas priver un enfant de boire un verre de Coca si c’est son plaisir. On peut très bien perdre dix ou vingt kilos tout en buvant quotidiennement un verre de soda. Un verre de Coca, c’est 10,6 grammes de glucides pour 100 ml, donc 2,5 ml cela fait 25 grammes, c’est-à-dire 100 calories. Soit un tiers de pain au chocolat !



Les régimes, dés l’enfance ou l’adolescence, sont-ils la solution pour lutter contre l’obésité ?

Je ne vois pas d’autre solution pour maigrir que faire un régime. Un régime, c’est quoi ? C’est modifier son alimentation. Or, il est absolument impossible, quel que soit l’âge, de maigrir sans modifier son alimentation. Un enfant qui va manger à sa faim et qui va faire deux heures de sport par jour n’a aucune chance de maigrir. Les deux heures de sport par jour vont augmenter sa faim proportionnellement, et s’il mange à sa faim, il va assurer ses apports. Toutes proportions gardées, c’est ce que font les coureurs du Tour de France cycliste. Ils mangent 6 000 calories par jour pour compenser leurs dépenses physiques. Oui, pour maigrir, on est obligé de faire une restriction punitive. Pour les plus jeunes, il faut mettre un cadre. Par exemple, ne pas servir une seconde fois son enfant s’il le réclame. Ne pas le resservir, c’est le mettre au régime. Il faut restreindre l’alimentation de son enfant en fonction de son appétit. Il ne faut pas qu’il mange à sa faim.



Ne redoutez-vous pas l’effet yoyo souvent dénoncé lorsqu’on pratique un régime ?

L’effet yoyo est extrêmement fréquent, mais il correspond à un régime arrêté. A partir du moment où vous faites un régime, vous maigrissez, et quand vous l’arrêtez vous regrossissez. C’est inéluctable.



S’agit-il alors plutôt de combattre les mauvaises habitudes alimentaires ?

Non, pas du tout. Les obèses ont de très bonnes attitudes alimentaires. Ils mangent simplement plus, ils ont davantage faim. C’est une stigmatisation sur les obèses que je combats. On dit que les parents d’enfants obèses font des erreurs diététiques… c’est faux ! On dit l’enfant obèse a de mauvaises habitudes alimentaires, absolument pas. Leur cerveau leur ordonne de manger davantage. Donc ils ont davantage faim, donc ils mangent plus. C’est cela l’injustice de la nature. Pour lutter contre cela, on fait le régime. C’est-à-dire que l’on ne mange pas comme on veut. On fait attention, on se restreint. L’enfant n’a pas le choix, il fait un régime, craque souvent et du coup vit l’effet yoyo.



Quel regard portez-vous sur la grossophobie et, selon vous, comment combattre cette discrimination qui bouleverse aussi les enfants, souvent victimes des réseaux sociaux ?

En trente ans, j’ai vu exploser la grossophobie. Je mets en cause tout ce qui se dit autour de l’obésité. On fait croire aux gens que c’est un manque de volonté, que les enfants mangent mal, pas sainement, qu’ils sont plus gourmands que la moyenne, qu’ils ne bougent pas, que ce sont des fainéants, qu’il suffit de manger cinq fruits et légumes pour éviter d’être gros, qu’ils n’ont qu’à faire du sport, qu’ils regardent trop la télévision, la publicité… Il s’est installé une stigmatisation des obèses qui tend à laisser penser qu’ils n’ont pas fait attention et que c’est bien fait pour eux s’ils sont gros. Toutes les campagnes de prévention, dont on connaît la totale inefficacité, ont largement contribué à accroître la grossophobie. Comment la combattre ? Il faut arrêter toutes ces mesures de prévention de l’obésité qui sont inutiles et délétères. Il faut expliquer aux gens que l’obésité est génétique, que c’est une injustice de la vie et qu’il faut savoir respecter les malades de l’obésité.



Quel regard portez-vous sur l’engagement des pouvoirs publics dans le combat contre l’obésité ?

Les politiques utilisent l’obésité pour se faire élire et les commerciaux pour gagner de l’argent. Je les dénonce à chaque fois. Je pense que les politiques devraient plutôt s’engager dans la lutte contre la grossophobie pour faire comprendre au public que l’obésité est une maladie génétique et qu’il faut apprendre à respecter les enfants obèses et leurs familles qui souffrent. Quant au commerce qui propose des solutions miracles, je le combats tout autant, voir plus, tant je considère que l’obésité fait vivre plus de gens qu’elle n’en tue.